(1052 ap. E., au Nord du Grand Rempart d’Ascalon, dans un
manoir épargné par les Guerres des Guildes et les groupes Charrs.)
Fromm faisait les cent pas dans la bibliothèque alors que
résonnaient dans toute la maison les cris de sa femme, à l’étage. De toute sa
vie, il n’avait jamais ouvert un seul des livres de la pièce, celle-ci servant
davantage à étaler sa richesse qu’à le distraire. Pour calmer ses nerfs, il
jeta hors des étagères une dizaine d’ouvrages rares et les piétina.
Soudain, un serviteur fit irruption et souffla :
« L’enfant est arrivé… et votre femme va bien. »
« Est-ce un garçon ? » demanda Fromm à toute vitesse.
« …Non. »
L’homme entra dans une colère noire, galopa jusqu’à sa
chambre et enfonça la porte plus qu’il ne l’ouvrit.
« Femme ! Cela fait deux ans que j’attends un fils, deux !
Et quand enfin tu tombes enceinte, c’est une fille ?! Je te répudie ! Désormais
tu n’es plus ma femme, pas plus que ta fille n’est mon enfant. »
Il fit aussitôt volte-face, sortit et claqua la porte si
fort derrière lui que le mur sembla trembler.
Cette femme
s’appelait Agathe, et n’était qu’une paysanne qui avait réussi à s’élever dans
la société grâce à son exceptionnelle beauté et à son mariage.
En deux mois, elle
parvint à trouver un nouveau mari, un noble encore plus riche qui habitait dans
la région. Après avoir fait l’acquisition de deux chevaux pour sa nouvelle
écurie, il lui fallait une femme, mais sa laideur était telle qu’il ne
parvenait pas à en trouver une de son rang. Il sauta sur l’occasion qu’était Agathe,
la renomma Théa, car cela sonnait mieux, la couvrit de bijoux et de soieries,
et sa promena à son bras toute la journée pendant plusieurs semaines. Quant à
l’enfant de Théa et de Fromm, il l’adopta et lui donna le nom d’Aëana.
La petite Aëana fut
élevée la plupart du temps par des nourrices et parfois par sa mère. Elle
n’avait pas d’amis, restait au manoir en permanence et s’ennuyait. Son père
adoptif engagea un tuteur pour l’éduquer, et celui-ci décela en elle des
talents d’envoûteuses. Il fut donc décidé de l’envoyer à la très réputée
Académie Nolani, qui se trouvait tout près de là, afin qu’elle y développât ses
pouvoirs.
Elle y fut accueillie
par du mépris et des insultes de la part des élèves, et, malgré son talent, par
de l’indifférence de la part des professeurs. Tous pensaient que Théa n’était
qu’une sorte de prostituée.
Au début, Aëana
allait pleurer dans les jupes de sa mère, mais celle-ci, ennuyée par les larmes
de sa fille, lui offrait un nouveau jouet avant de retourner à ses occupations.
La plume d’Aëana barra d’un grand trait noir le paragraphe
qu’elle venait d’écrire. C’était la troisième fois de la journée qu’Emeric
secouait sa table pour lui faire raturer son parchemin. Elle l’ignora et
continua de prendre des notes. Elle n’osait même pas regarder l’élémentaliste
et préférait garder les yeux fixés sur sa table. Elle ne réagit pas non plus
quand un apprenti nécromant nommé Treistan commença à s’essuyer les pieds sur
sa robe. Mais elle ne put s’empêcher de sursauter violemment quand elle reçut
un crachat au visage.
« Tenez-vous tranquille ! » cria le professeur à l’intention
d’Aëana.
La responsable était bien sûr Elindae, à sa gauche,
envoûteuse comme elle. Mais Aëana ne dit rien, se mordit la langue et essuya sa
joue du revers de la main. Cela faisait plus d’un an qu’elle ne disait plus
rien. Elle en avait onze, et encore sept devant elle à supporter Elindae,
Treistan et Emeric. Et il ne fallait surtout pas qu’elle pleure…
On frappa trois coups à la porte.
« Ah, j’ai oublié de vous le dire ! »
s’exclama le professeur. « Il y a un nouvel élève. Il s’appelle Adrian et
il est nouveau dans la région. Faites-lui bon accueil. »
Il ouvrit donc la lourde porte, laissant apparaître un garçon souriant aux
cheveux bruns et courts, aux yeux noirs et à la peau dorée.
Un bourreau de plus pour Aëana.
Il alla s’asseoir à côté d’Elindae, qui entama la
conversation. Par chance, l’arrivée d’Adrian attirait l’attention des autres
élèves qui se désintéressèrent d’Aëana. Le professeur continua son cours malgré
l’inattention de ses élèves, ignorant le petit groupe qui se formait autour du
nouvel arrivant.
Enfin, il y mit un point final. Tous les enfants se ruèrent
hors de l’amphithéâtre en criant et en riant. Aëana faisait partie de la
minorité des élèves qui habitaient assez près pour rentrer chez eux le soir.
Elle sortit donc de l’académie et commença à traverser le village qui se
trouvait sur son chemin. Elle jeta un œil dans son dos. Treistan, Emeric et
deux autres apprentis mages marchaient une centaine de pas derrière elle. Et
eux habitaient loin. Trop loin.
Aëana bifurqua dès qu’elle le put, et se mit à courir. Elle tourna à gauche,
puis à droite, puis encore à droite. Elle crut les avoir semés, mais des bruits
de pas et des cris la détrompèrent bien vite. Ils connaissaient bien ces
ruelles, pas elle. Elle continua sa course jusqu’à tomber nez à nez avec un
cul-de-sac. Elle fit volte-face, mais c’était trop tard. Ils étaient là.
« Je vous en prie, laissez-moi tranquille, je n’ai rien
fait, rien du tout… »
« Ceux qui supplient qu’on leur laisse la vie sauve
méritent de mourir… » répondit Treistan avec un sourire cruel.
Emeric la frappa au visage, son nez émit un craquement et elle tomba au sol.
Treistan posa son pied sur elle pour l’immobiliser, puis entreprit de tisser un
sort. Un fil de lumière verte se forma lentement entre sa poitrine et celle
d’Aëana, répandant des vagues glaciales dans son corps.
A leur tour, Emeric et ses acolytes entamèrent des
incantations.
« Ca y est, je vais mourir. » pensa l’apprentie
envoûteuse. « J’aurais dû le faire avant. »
Et des larmes vinrent se mêler au sang qui coulait de son nez brisé.
Soudain, le maléfice de Treistan se brisa et explosa en une
myriade d’étincelles mauves. Avec un claquement assourdissant, une puissante
onde de choc projeta les quatre garçons contre un mur. Pointant dans leur
direction un sceptre scintillant, Adrian s’approcha. Ils se remirent debout et
encerclèrent leur nouvel adversaire.
« Tu vas le payer. » cracha Treistan, furieux.
Adrian ne répondit pas, ferma les yeux et s’éleva dans les
airs. Le vent se leva, les alentours semblèrent se déformer, se distordre, et des
éclairs violets éclatèrent un peu partout.
Il reposa pied à terre une fois ses ennemis enfuis, et courut s’accroupir près
d’Aëana.
« Ca va ? »
« Mer… Merci. »
« Qu’est-ce qu’ils te voulaient ? »
Aëana se tut et continua à pleurer. Si seulement elle le savait. Si seulement
elle savait pourquoi la vie était si dure avec elle…